Naguère considéré comme un sport élitiste pour intellectuels, le jeu d’échecs a longtemps eu des difficultés à sortir des milieux universitaires et de l’élite urbaine. Mais aujourd’hui, grâce au travail de passionnés, les échecs sont en passe de sortir de ce schéma dépassé en intégrant les milieux plus populaires.
C’est dans le Café des Échecs du Club Olympique de Dakar qu’Amadou Lamine Cissé, président du Comité national de promotion des échecs (Cnpe) nous reçoit. «Les échecs sont ouverts à tout le monde. On dit souvent que le football et les échecs sont les sports les plus universels», dit-il tout sourire. En effet, force est de constater que les échecs jouissent d’une inclusion incomparable. On peut y jouer à tout âge, il n’y a pas de distinction entre hommes et femmes ; même les personnes souffrant de handicap physique peuvent se livrer à ce jeu.
Dans une ambiance détendue, le Cnpe reçoit chaque week-end les joueurs et joueuses de tous niveaux. Cependant, il ne faut pas s’y méprendre. Sous le calme apparent des joueurs, se cache en réalité des batailles dantesques. Tels des équilibristes, ils avancent leurs pièces fébrilement, comme sur une corde raide, craignant à chaque instant le faux-pas fatal. Car la règle est stricte. Lorsqu’on touche une pièce, on doit la jouer et lorsqu’elle est lâchée, elle est considérée comme jouée. Tout se passe dans la tête. Les joueurs doivent être capables de projeter mentalement les coups à l’avance et entrer dans la tête de leur adversaire pour anticiper leurs pièges.
En ce doux samedi après-midi, un silence monastique règne autour des tables, facilitant une approche visant à atteindre des niveaux élevés de pureté, non pas spirituelle, mais intellectuelle. Les 64 cases claires et sombres des échiquiers se transforment alors en terrains d’affrontements sur lesquels des combats d’une violence inégalée se déroulent. Cette férocité amena même Garry Kasparov, champion du monde de 1985 à 1998, à dire qu’«il n’y a pas de sport plus violent que les échecs.». Mais est-ce vraiment un sport ?
Dimension sportive
Les échecs sont reconnus comme sport par le Comité olympique depuis 1999. Cette décision fut prise en raison «d’exigences sportives très précises, mesurées et reconnues», explique Amadou Lamine Cissé. Ainsi, les échecs n’ont plus été définis «que» comme un jeu de l’esprit mais comme une véritable discipline sportive. Car celle-ci requiert une forme physique et une certaine hygiène de vie comme témoigne Jules, jeune joueur du quartier de Fass. «En termes d’exigence physique, un match d’échecs équivaut à une course de formule 1 ou quasiment un marathon», exalte M. Cissé. Au-delà d’une comparaison stricte avec d’autres disciplines, il faut retenir que lors d’une partie, un joueur aura des pics d’adrénaline, augmentera significativement son intensité de concentration et chaque partie aura son lot de charge émotionnelle. D’ailleurs, les meilleurs joueurs ne s’y trompent pas. L’actuel champion du monde, le Norvégien Magnus Carlsen, passe une partie significative de son temps à améliorer sa condition physique. Il faut aussi avoir des capacités cognitives assez développées et de l’endurance physique pour pouvoir performer aux échecs. «Certains tournois se déroulent pendant plusieurs jours, avec des parties extrêmement longues parfois de trois heures ou plus», atteste le président du Cnpe. Dès lors, comme n’importe quel sport, le dépassement de soi est un vrai moteur dans la pratique des échecs.
L’histoire des échecs au Sénégal
Les échecs ont une longue histoire au Sénégal, narre M. Cissé. La première fédération nationale remonte à 1974, mais des tournois étaient déjà organisés avant cela, assure-t-il. Le Sénégal devint rapidement un pays producteur d’excellents joueurs d’échecs. Selon M. Cissé, la capacité du Sénégal à produire des joueurs de classe mondiale s’interprète par la présence de bon nombre de jeux d’esprit traditionnels. On se souviendra du Grand Maître du jeu de dames, Baba Sy, champion du monde de la discipline en 1963-1964 ou de Gorgui Guèye qui fut envoyé aux olympiades de 1988 à Thessalonique, en Grèce, pour y décrocher une médaille d’argent. «Nous avions une bonne base pour aller loin, mais à partir des années 1990, les problèmes institutionnels ont amené à une situation de léthargie», regrette le président du Cnpe.
Cette période de trouble conduit le gouvernement à dissoudre la fédération en 2014 et à nommer un comité national de promotion. «Dix ans de problèmes institutionnels ont causé une certaine désaffection», se lamente M. Cissé. Mais depuis lors, le processus est relancé avec l’objectif de réformer le Cnpe pour en faire une fédération nationale courant 2021. «Ce qu’il faut, c’est renforcer la promotion et la visibilité du jeu, auprès des jeunes surtout, estime le président du Comité. Aujourd’hui, le comité est présent à Dakar, Thiès, Kaolack, Kédougou et Saint-Louis, mais souhaite s’étendre plus dans les régions du nord et du sud.
Développement de l’esprit critique et créatif
S’il est vrai que les échecs ne sont pas l’activité physique la plus complète qui soit, il n’en demeure pas moins qu’ils offrent tout un panel d’atouts pour la santé à ne pas négliger. Renforcement de la capacité de prise de décision rapide ; amélioration de la mémoire, du raisonnement et de l’intelligence ; renforcement des capacités cognitives ; aide au développement de l’esprit critique et créatif ; on ne dénombre plus les études corroborant les bienfaits des échecs. Ceux-ci peuvent aider à faire face à des problèmes comme l’hyperactivité par exemple, explique M. Cissé : «Nous avons un processus dans lequel nous intégrons les enfants dans un jeu. […] puis nous les amenons peu à peu vers une discipline et à ce moment, ils réussissent à se canaliser et devenir de vrais athlètes». Néanmoins, ce dernier voit plutôt les échecs comme «[…] un excellent complément à une autre activité sportive plus physique» plutôt qu’une activité cloisonnée, fermée sur elle-même.
Le «jeu noble» avec de nobles valeurs
«C’est sûr que c’est un jeu de guerre […] on parle de rois, de fantassins, de cavaliers, … mais derrière il faut aussi y voir toute l’intelligence émotionnelle», détaille M. Cissé. Il est vrai que la charge émotionnelle peut être forte et n’a sans doute pas d’équivalant dans le monde du sport. Mais les échecs sont avant tout des valeurs. Cette philosophie où l’on est dans l’affrontement tout en gardant un grand respect de l’adversaire. La pratique des échecs inculque des valeurs de partage permettant de s’intégrer positivement dans la société, à travers la politesse, la patience et le respect. M. Cissé y voit un «facteur d’égalisation des chances qu’offre le jeu d’échecs. Certains sports sont réservés juste du point de vue économique à une élite. […] Ce sport (les échecs) permet aux petits de devenir grands, au pion de devenir une dame. Pour eux, c’est métaphorique, les jeunes peuvent s’identifier au jeu. Au début, les jeux ne sont pas égaux. Les pièces sont différentes mais au bout du compte, à travers des efforts, en poussant le pion, on peut arriver à dame et gagner une partie. Cela plaît beaucoup aux jeunes.» Et l’industrie cinématographique ne s’y est pas trompée.
La récente série à succès «Le Jeu de la Dame» de Netflix où une jeune orpheline prodige devient la reine du monde des échecs et surfe sur cette vague, ou encore «La Dame de Katwe», film de 2016 s’inspirant de l’histoire vraie de Phiona Mutesi, jeune Ougandaise qui réussit à quitter son bidonville de Katwe pour devenir championne d’Ouganda et candidate Grand Maître. Cet aspect métaphorique dans lequel chacun peut se retrouver semble ainsi être une spécificité de ce jeu.
Créer des clubs dans toutes les régions
Au même titre que certains sports loués pour leur facilité d’accès, les échecs ne nécessitent pas de grandes infrastructures. Cette facilité d’accès est un atout pour propager la discipline partout au Sénégal. Ce que le Comité national de promotion a bien compris en s’affiliant à plusieurs instituts privés et Ong, à travers le programme «Chess in Schools» pour atteindre le plus d’enfants possible. À ce jour, une soixantaine de jeunes sont affiliés au programme. «La demande explose, de plus en plus de gens veulent s’y mettre. On croule sous la demande de parents pour former leurs enfants au point où nous n’arrivons pas à les former par manque de formateurs».
À terme, le Comité vise à créer des clubs dans toutes les régions du Sénégal. Mais avant cela, un autre défi pour la discipline sera l’intégration des femmes, car la parité est loin d’être acquise. «Au Sénégal, on a eu du mal à aller chercher des filles, car c’est vu comme un sport d’homme», décrit M. Cissé. Le sociologue de métier analyse les raisons du décalage comme plurifactorielles ; les attentes sociales qui diffèrent entre hommes et femmes, des priorités différentes arrivé à un certain âge où une compétition trop exacerbée peuvent peut-être expliquer ce phénomène. Reste à savoir si les femmes seront présentes aux prochaines éditions du Championnat Open du Sénégal et au Championnat national du Sénégal, dont l’organisation ne s’est pas déroulée sans anicroches d’ailleurs.
«Nous sommes en train d’organiser le championnat national du Sénégal dans une école privée, à défaut de pouvoir avoir accès aux infrastructures sportives publiques, comme l’Arène nationale. Pourtant, il y a de très belles salles dans cette Arène nationale. Elle est toute neuve. […] Cela démontre encore le chemin qui nous reste à faire avant d’avoir une certaine reconnaissance», déplore le président du Comité national de promotion.
Le Soleil









