Dans un entretien pour WIWSPORT, l’ancien entraîneur du FC Metz et par ailleurs premier coach d’Ismaïla Sarr en Europe, Philippe Hinschberger, revient sur les premiers pas du footballeur. Le technicien mosellan évoque ses souvenirs et l’évolution de l’ailier sénégalais, qui réalise avec Crystal Palace la meilleure saison de sa carrière et qu’il verrait bien évoluer dans un club beaucoup plus important, même à 28 ans.
D’abord, c’est quoi cette histoire de petites chaussures durant ses six premiers mois à Metz ?
Quand il est arrivé, il n’avait pas des chaussures à sa taille. Je pense que c’est le premier joueur formé à Génération Foot à intégrer directement l’équipe professionnelle du FC Metz. D’habitude, ils arrivent tous à 18 ans et ils sont mis au centre de formation pour s’acclimater un peu. Lui, il est directement arrivé en équipe première. Quand il est arrivé, il a fait quelques matchs de préparation avec nous. On s’est aperçu qu’il n’avait pas de chaussures, je ne me rappelle plus vraiment ce qui s’était ensuite passé.
Aussi, un jour, on jouait à Caen et il y avait du brouillard, donc le match avait été reporté le lendemain. Mais lui ne savait pas ce qu’est-ce le brouillard. C’était un truc de fou. Il était arrivé dans une découverte. Ça n’a pas été évident pour lui. Je lui tire mon chapeau.
Avez-vous très vite remarqué son potentiel ?
Non, non. Il était arrivé un peu en retard dans la préparation. Il avait fait un bout de match amical, une première demi-heure : il était nul. C’était un peu compliqué. On voyait qu’il allait vite, mais balle au pied, c’était catastrophique. Les contrôles en une touche, les contrôles tibia… J’ai dit « oh purée, il est bizarre lui ». Au départ, il nous a fait une drôle d’impression. Mais il a fallu lui laisser un peu de temps.
Sur la première partie de saison (2016-2017), il ne jouait pas comme titulaire. Puis c’est quasiment lui qui nous a maintenus sur la deuxième partie de saison (Sarr avait marqué 5 buts et délivré 1 passe décisive lors de ses 12 derniers matchs cette saison-là, ndlr). Il a mis un but lors d’un derby contre Nancy (victoire 2-1). Sur un corner contre Toulouse (1-1), il a récupéré le ballon, traversé tout le terrain, éliminé trois/quatre mecs en vitesse… Il a frappé au but et a marqué. C’était incroyable.
Comment avez-vous appris son départ ?
Il a fait une grosse deuxième saison avec Metz et a attiré beaucoup de clubs. Le président m’a appelé à l’intersaison et m’a dit tout de suite qu’on ne pourra pas garder Ismaïla Sarr. C’était très compliqué pour moi de perdre un élément comme lui, surtout quand vous n’aviez personne d’autre pour le remplacer.
Pourquoi, d’après-vous, il n’a pas réussi à Marseille ?
D’abord, je pense qu’il a fait le bon choix en allant à Rennes après son départ de Metz, parce que Rennes, c’est un bon club et qu’il devait rester en France, où il était acclimaté. Marseille, par contre, ce n’est pas un club pour lui. Marseille, c’est un club où les gens ont la gueule ouverte. Ils chambrent les joueurs dès que vous perdez un match. Un garçon comme Robert Pires a même eu du mal à Marseille. Vous vous rendez compte ? Ismaïla est un garçon très, très timide. Je ne pense pas qu’il ait eu les reins solides à Marseille.
Il fallait mieux pour lui qu’il retourne en Angleterre là où il y a un public beaucoup plus positif. C’est un garçon qui a besoin de beaucoup de confiance. Dès qu’il commence à perdre un/deux ballons et commence à se faire siffler, c’est fini pour lui. Je vous parle sur ce que j’ai connu du garçon. Mais je pense qu’il a mûri. Il est certainement devenu un peu plus costaud dans sa tête.
En tout cas, l’Angleterre lui réussit plutôt bien, n’est-ce pas ?
Oui, je pense que ça s’est bien passé à Watford. Il lui faut un climat de confiance. Les spectateurs anglais aiment les gestes défensifs et ne critiquent pas pour critiquer. Ils ne disent pas « le mec ne mouille pas le maillot ». Il n’y a aucun joueur qui n’a pas envie de mouiller le maillot. Contrairement en France où les spectateurs sont tellement cons. En Angleterre ou en Allemagne, ce serait pareil pour Ismaïla Sarr. Ce sont des climats positifs pour lui et où il peut s’exprimer. En Angleterre, s’il court, s’il va vite, les gens vont être contents. Je pense qu’il le ressent. Il n’y a pas d’histoire, il vit sa meilleure saison (avec Crystal Palace).
Justement, il réalise sa meilleure saison en jouant un peu plus axial. Pensez-vous qu’il peut finir un jour au poste d’avant-centre ?
Il est arrivé au FC Metz comme excentré droit. Pour moi, il n’était pas là pour jouer à gauche. Il y avait (Opa) Nguette qui venait de Valenciennes (Ligue 2) et qui a pris un peu de volume. Nguette jouait beaucoup à gauche et il aimait bien. Pour moi Ismaila est meilleur à droite. Il aime courir tout droit. Mais au moment où il était à Metz, il n’était pas capable de jouer dans l’axe. En jouant dans l’axe, vous ne touchez pas beaucoup le ballon. Lui, il n’avait pas encore un bon jeu et ne savait pas encore bien se protéger.
Ismaïla, c’est un peu comme Mbappe : quand il n’y a pas d’espace, c’est un peu compliqué pour lui. Sa grande force, ça reste la vitesse. Il aime quand son équipe n’a pas le ballon et quand l’adversaire joue un peu plus haut. Il faut pas mal de maturité pour jouer dans l’axe. si vous n’avez pas le physique d’Olivier Giroud ou d’Erling Ling Haaland, des joueurs costauds capables de dévier de la tête et de la poitrine, votre jeu en tant qu’attaquant va être basé sur des déplacements, comme ce qu’on voit avec Dembélé au PSG. Lui (Sarr), on lui a appris à jouer sur un côté, à aller vite pour centrer ou marquer.
Donc ?
Je ne l’ai pas trop suivi sur ces derniers matchs ou les dernières saisons. Mais, aujourd’hui, à 28 ans, il en est capable (jouer dans l’axe). Il a de l’expérience dans les déplacements. Mais toujours est-il qu’il n’est pas un avant-centre fixe. Ce n’est pas Olivier Giroud. Je le vois bien jouer avec deux ou trois attaquants qui bougent beaucoup. Lui, s’il ne bouge pas, il ne peut pas créer des problèmes à l’adversaire.
On ne peut pas dire qu’il est fort dans le jeu de corps. Quand il est arrivé à Metz, personne ne le connaissait. Mais au bout d’une saison, tout le monde s’est dit « attention ». Maintenant, c’est comme quand vous jouez contre Mbappé : ne laissez pas de vitesse dans votre dos sinon vous êtes mort. Les équipes s’organisent pour jouer contre ce genre de joueur.
Le voyez-vous capable d’évoluer dans un plus grand club à son âge ?
Il n’y a pas de Lamine Yamal partout. Par exemple des joueurs qui explosent à 18 ans. À cet âge, on a normalement besoin d’une maturité pour aller jouer dans les grands clubs. Griezmann n’était peut-être pas bon à l’Atletico Madrid à 23 ans. D’ailleurs, il n’a même pas été retenu en France. Les mecs arrivent à l’âge de maturité à 27/28 ans. Je n’ai pas vu assez de matchs de Sarr mais s’il est entouré de très bons joueurs capables de lui donner de superbes ballons, je ne vois pas pourquoi il ne pourrait pas jouer dans un grand club. Tout le monde recherche ce genre de joueur. Même si je ne peux pas dire s’il est capable d’être titulaire au Bayern Munich, par exemple. Il y en a avec qui on ne peut pas savoir quand on n’aura pas essayer.
Par M’Bagnick Dione












